La présence française dans le détroit de Malacca et Singapour avant Raffles

par Danièle Weiler et Maxime Pilon .

Singapour n’est pas à proprement parler une destination particulière dans les conquêtes et les explorations qui ont commencé très tôt en Europe ; mais c’est un lieu de passage, une escale dans le détroit de Malacca. Dès l’Empire romain la Route de la Soie permet les échanges commerciaux avec la Chine. A partir du 2e siècle après Jésus-Christ, une voie maritime est empruntée et offre des avantages par rapport à la voie terrestre : une meilleure sécurité, une plus grosse quantité de marchandises transportées sans avoir besoin de les charger et décharger des animaux à chaque halte et une cinquantaine d’hommes suffisent pour l’équipage d’un navire. Les navigateurs cependant ont à affronter les pirates et les cyclones. Cette voie dite Route des épices est de plus en plus fréquentée.

Les Portugais dès le début du 16e siècle, partent à la découverte de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique. Ils sont suivis par les Hollandais qui colonisent Batavia au début du 17e siècle, puis les Anglais, les Espagnols et les Français qui organisent des expéditions pour faire du commerce ( épices, pierres précieuses, soie, bois de santal, noix de muscade fourrures..), mais aussi pour évangéliser et coloniser. Ces circumnavigations ont aussi des vocations scientifiques et nombre de savants, géographes, hydrographes, médecins, naturalistes, astronomes embarquent sur les navires.

La France du 16e siècle est croyante et religieuse. La fondation de la Société des Missions Etrangères [1] date du 17e siècle et elle envoie régulièrement des missionnaires en Asie, mais on note déjà la présence de Dominicains et Franciscains au Cambodge en 1555. La plupart d’entre eux partent sur les navires de La Compagnie des Indes [2] et empruntent donc le Détroit de Malacca.

En 1615 des missionnaires français partent pour essayer d’évangéliser la Cochinchine (partie méridionale du Vietnam). En 1623, le Frère Alexandre de Rhodes [3] , prêtre jésuite passe par le détroit de Malacca.. Durant ces années au Vietnam il met au point une l’écriture romanisée du vietnamien dans le but de faciliter l’évangélisation.
En 1685 Louis XIV dépêche une Ambassade au Siam [4] à bord du navire l’Oiseau. Les écrits de cette expédition sont nombreux et divers. Guy Tachard, jésuite et figure importante de cette mission note dans son journal :
« Le cinquième d’octobre nous commençâmes à découvrir les terres d’Asie, et la première que nous vîmes fut la pointe de Malacca. Nous sentîmes tous une joie secrète de voir ces lieux arrosés des sueurs de Saint François-Xavier et de nous trouver dans ces mers si fameuses par ses navigations et par ses miracles. On invoquait publiquement chaque jour le secours de ce grand saint dans notre bord, après les litanies de la Vierge. Nous rangeâmes ensuite les côtes de Johor, de Patane* et de Pahan, dont les rois sont tributaires du roi de Siam ; mais les Hollandais ont tout le commerce de ces royaumes. » Extrait du Voyage de Siam de Tachard.
( *Patane état malais au nord de la Malaisie actuelle et à l’époque territoire du Siam)

C’est sous le règne de Louis XIV, à partir de 1664, que La Compagnie des Indes Françaises, grâce à l’impulsion de Colbert qui veut concurrencer les compagnies portugaises, hollandaises et anglaises, connaît son véritable essor et devient La Compagnie des Indes Orientales . Dès 1667, des comptoirs sont érigés (Pondichéry en 1673, puis Chandernagor en 1695). La Compagnie bénéficie du monopole exclusif de tous les points de commerce au delà du Cap de Bonne Espérance pendant cinquante ans. Elle a le droit de propriété des terres occupées, d’armer des navires de commerce et de guerre, le droit de battre la monnaie et même le droit d’esclavage.

Quatre années de préparation sont nécessaires pour armer une expédition. Une attention toute particulière est donnée aux provisions, aussi bien à la nourriture, qu’aux vêtements et aux produits pour la santé. Le choix de l’équipage, des savants et du matériel est de première importance. Au départ de France (Lorient), il faut 8 à 10 mois aux navires pour rejoindre l’Asie, 20 pour le retour.
La route suit la côte occidentale de l’Afrique, contourne le Cap de Bonne Espérance, remonte le canal du Mozambique, traverse l’Océan Indien jusqu’aux îles Nicobar et Andaman, puis prend le détroit de Malacca pour rejoindre l’Indonésie, la Chine et les Philippines.

Le phénomène des moussons dans cette région du monde est connu et détermine la période de départ et de retour des navires en fonction des vents qui s’inversent. Depuis Singapour les navires en partance pour le Siam et la Chine quittent le détroit entre décembre et janvier et reviennent vers avril.

Les escales pour le ravitaillement en eau et en vivres, la réparation des navires et pour le repos de l’équipage sont indispensables. Les Français choisissent L’Isle de France, l’actuelle Ile Maurice et l’ Ile Bourbon (Ile de La Réunion), puis comme tous les Européens font escale dans le détroit de Malacca. Singapour n’est pas toujours mentionnée mais les cartes déjà précises indiquent très nettement Singapour sous le nom de Singa-pura (cité du lion) ou Sin- gapura ( porte de la Chine) ou encore Temasek. On peut donc supposer que Singapour est déjà une escale importante et obligatoire, son port naturel incitant les navires à s’arrêter.

Le siècle des Lumières (18e siècle) encourage les grandes expéditions et les découvertes scientifiques. Ce mouvement des idées est indissociable du développement de la curiosité scientifique.

Le cartographe français, Jean-Baptiste Nicolas Denis d’Après de Mannevillette (1707-1780) est l’un des plus brillants hydrographes novateurs de La Compagnie des Indes. Il travaille en collaboration avec son homologue anglais, Alexander Dalrymple qui parlent ainsi des travaux de d’Après de Mannevillette :
« (Les cartes) pour la mer de l’Inde par Monsieur d’Après de Mannevillette (…) dépassent tous les documents de cette sorte produits en Europe. Il est regrettable qu’elles ne soient pas traduites en anglais pour le bien de nos navigateurs »

Avec un autre hydrographe français, Bellin (1765) ils fournissent des cartes précieuses à la navigation et Singapour est mentionnée, soit pour le nom de l’île elle-même, soit pour le détroit. ( Détroit de Singapour, ou Détroit de Sincapura)

En 1741, Pierre Poivre se destine à l’évangélisation de l’Extrême-Orient et s’embarque pour la Chine mais son goût de l’aventure éteint vite sa vocation religieuse. Il voyage et s’intéresse à tout ce qui touche au commerce et à l’agriculture. Il est le premier à décrire le litchi. Un peu plus tard, son neveu, Pierre Sonnerat naturaliste et explorateur publie en 1782 son Voyage aux Indes et à la Chine fait depuis 1774 jusqu’à 1781.

Louis XV et Louis XVI ouvrent largement les caisses de l’Etat pour financer les énormes dépenses qu’entraînent ces expéditions. La Compagnie des Indes poursuit donc ses activités commerciales, auxquelles s’ajoutent toujours l’évangélisation des contrées colonisées.

Malgré les problèmes rencontrés au Siam par les prêtres catholiques, les Missions Etrangères de Paris (MEP) envoient régulièrement des prêtres dans cette région d’Asie. En 1713, suite à l’invasion des Birmans au Siam, le Frère Pierre Pigneau de Behaine avec ses 40 élèves, trouvent refuge à Malacca sur le chemin de retour vers l’Inde.

En 1767, Jean-François de Surville, commerçant, aventurier breton demande à la Compagnie des Indes le droit de pouvoir faire commerce dans leurs territoires. Il partira découvrir la Nouvelle Zélande. Le 2 juin 1767, il arrive dans le détroit de Malacca et on peut sans doute imaginer qu’il se soit lui aussi arrêter à Singapour pour se ravitailler en vivres et en eau potable avant d’aller explorer le Pacifique.

Le 3 juin 1785 la Compagnie de Indes orientales devient la Compagnie de Indes orientales et de la Chine et détient le privilège du commerce au delà du Cap de Bonne Espérance , avec des comptoirs jusqu’à Canton. Des navires partent régulièrement de Lorient et font escale dans le détroit de Malacca. Le 3 avril 1791, l’Assemblée nationale décrète que « le commerce de l’Inde et au-delà du Cap de Bonne Espérance, est libre pour tous les Français » et prive ainsi la compagnie de son monopole.

C’est à cette époque que Etienne Marchand, commerçant-navigateur qui se livre au commerce du thé et des épices fait la connaissance du Capitaine anglais Portlock, ancien compagnon de Cook qui le renseigne sur le commerce de la côte Nord-Ouest d’Amérique. Marchand fait son voyage autour du monde avec le Solide* dans un but lucratif puisqu’il s’agit d’un trafic de fourrures entre cette côte Nord-Ouest de l’Amérique et la Chine. Le Solide fait le trajet inverse de celui généralement pris par les navires de La Compagnie des Indes. Il passe le cap Horn, va chercher les peaux de loutres de mer en Alaska, traverse le Pacifique en découvrant des îles nouvelles dans l’Archipel des Marquises. Le 25 novembre 1791 il part de Macau, passe par Singapour et le détroit de Malacca, traverse l’océan Indien et arrive à Marseille 20 mois après son départ.
(* Fort peu connue, à côté des navigations de Bougainville ou La Pérouse, c’est pourtant l’une des circumnavigations françaises réussies de la fin du XVIIIe siècle.)

En 1793 c’est la fin de La Compagnie des Indes. La France vit des périodes troublées et ce n’est qu’à partir de 1815 que la vague d’explorations reprend après les guerres napoléoniennes, d’abord vers l’Afrique du nord ( Algérie) et l’Europe de l’est (Turquie) Les ambitions commerciales et coloniales reprennent ainsi que les études scientifiques : cartographes, zoologues, botanistes, ethnographes font partie des expéditions qui explorent le Pacifique.


1. Missions étrangères de Paris [en ligne]. Disponible sur http://www.mepasie.net/

2. Histoire de la Compagnie des Indes…et des colonies d’Orient[en ligne].Disponible sur http://enguerrand.gourong.free.fr/oceanindien/p01oceanindien.htm

3. E. Wijeysingha in collabaration with Rev Fr. René Nicolas.Going Forth…the catholic church in Singapore 1819-2004 .KHL Printing, 2006.

4. Les relations franco-siamoises au XVIIe siècle[en ligne].Disponible sur http://www.memoires-de-siam.com

5. Munoz Paul Michel. Early Kingdoms of the Indonesian Archipelago and the malay Peninsula . Didier Millet, 2006.

6 . Peter Church. A short history of South-east Asia .John Wiley & Sons Pte Ltd,2006.

7. Wikipedia [en ligne]. Disponible sur http://en.wikipedia.org/n.htm

8.Frenchlines [en ligne]. Disponible sur http://.frenchlines.com

[11

[22

[33

[44

Dernière modification : 27/07/2007

Haut de page